03
juin
11

Verlaine

A LA MÉMOIRE DE MON AMI ***

A cette même table de café, où nous avons causés si souvent face à face, après douze ans, — et quelles années ! — je viens m’asseoir et j’évoque ta chère présence. Sous le gaz criard et parmi le fracas infernal des voitures, tes yeux me luisent vaguement comme jadis, ta voix m’arrive grave et voilée comme la voix d’autrefois. Et tout ton être élégant et fin de vingt ans, ta tête charmante (celle de Marceau plus beau), les exquises proportions de ton corps d’éphèbe sous le costume de gentleman, m’apparaît à travers mes larmes lentes à couler.

Hélas ! ô délicatesse funeste, ô déplorable sacrifice sans exemple, ô moi imbécile de n’avoir pas compris à temps ! Quand vint l’horrible guerre dont la patrie faillit périr, tu t’engageas, toi qu’exemptait ton cœur trop grand, tu mourus atrocement, glorieux enfant, à cause de moi qui ne valais pas une goutte de ton sang, et d’elle, et d’elle !

Paul Verlaine.
Les Mémoires d’un veuf.

L’ouvrage paraît en 1886, mais il est composé de textes dont la rédaction s’étale sur vingt ans, les premiers datants
de 1867.

> Verlaine et la tentation de la prose  – M. Michel Décaudin  -  Cahiers de l’Association internationale des études françaises  -   Année   1991   – Volume   43   – Numéro   43    pp. 271-279


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