29
oct
11

” Je suis mort qui, qui dit mieux…”


Mise en ligne par Emple

” Je suis mort qui, qui dit mieux…”


J’ suis mort qui, qui dit mieux
Ben mon pauv ‘vieux, voilà aut’ chose
J’ suis mort qui, qui dit mieux
Mort le venin, coupée la rose
J’ai perdu mon âme en chemin
Qui qui la r’ trouve s ‘ la mette aux choses
J’ai perdu mon âme en chemin
Qui qui la r’ trouve la jette aux chiens

J’ m’avais collé avec une fumelle
Ben alors ça c’est la plus belle
J’ m’avais collé avec une fumelle
L jour où j’ai brûlé mes sabots
J’ lui avais flanqué un marmot
Maint’ nant qu’ son père est plus d’ ce monde
L’a poussé ce p’ tit crève la faim
Faut qu’ ma veuve lui cherche un parrain.

Elle lui en avait d’jà trouvé un
Eh ! j’ai pas les yeux dans ma poche !
Elle lui en avait d’jà trouvé un
Dame faut prévoir, en cas d’besoin
C’est lui qui flanquera des taloches
A mon p’ tiot pour qu’il s’ tienne bien droit
C’est du joli, moi j’ trouve ça moche
De cogner sur un plus p’ tit qu’soi.

Cela dit dans c’putain d’cimetière
J’ai perdu mon humeur morose
Jamais plus personne ne vient
M’emmerder quand je me repose
A faire l’amour avec la terre
J’ai enfanté des p’tits vers blancs
Qui me nettoient, qui me digèrent
Qui font leur nid au creux d’mes dents.

Arrêtez-moi si je déconne
Arrêtez-moi ou passez m’voir
Sans violettes, sans pleurs ni couronnes
Venez perdre un moment d’cafard
J’vous f’rai visiter des cousins
Morts à la guerre ou morts de rien
Esprit qui vous cligne de l’œil
Les bras tendus hors du cercueil

Aujourd’hui je vous sens bien lasse
Ne soyez plus intimidée
A mes côtés reste une place
Ne tient qu’à vous de l’occuper
Qu’est c’que tu as ? oui, le temps passe
Et le p’tit va rentrer de l’école
Dis lui qu’son père a pas eu d’bol
‘l a raté l’train, c’était l’dernier

Attends un peu, ma femme, ma mie
Y’a un message pour le garçon
J’ai plus ma tête, voilà qu’j'oublie
Où j’ai niché l’accordéon
P’t'être à la cave, p’t'être au grenier
Je n’aurais repos pour qu’il apprenne
mais il est tard, sauve toi je t’aime
Riez pas du pauv’macchabé

Ceux qui ont jamais croqué d’la veuve
Les bordés d’nouilles, les tir à blanc
Qu’ont pas gagné une mort toute neuve
A la tombola des mutants
Peuvent pas savoir ce qui gigote
dans les trous du défunt cerveau
Quand sa moitié dépose une botte de rose
Sur l’chardon du terreau
Quand sa moitié dépose une botte de rose
Sur l’chardon du terreau

03
juin
11

Verlaine

A LA MÉMOIRE DE MON AMI ***

A cette même table de café, où nous avons causés si souvent face à face, après douze ans, — et quelles années ! — je viens m’asseoir et j’évoque ta chère présence. Sous le gaz criard et parmi le fracas infernal des voitures, tes yeux me luisent vaguement comme jadis, ta voix m’arrive grave et voilée comme la voix d’autrefois. Et tout ton être élégant et fin de vingt ans, ta tête charmante (celle de Marceau plus beau), les exquises proportions de ton corps d’éphèbe sous le costume de gentleman, m’apparaît à travers mes larmes lentes à couler.

Hélas ! ô délicatesse funeste, ô déplorable sacrifice sans exemple, ô moi imbécile de n’avoir pas compris à temps ! Quand vint l’horrible guerre dont la patrie faillit périr, tu t’engageas, toi qu’exemptait ton cœur trop grand, tu mourus atrocement, glorieux enfant, à cause de moi qui ne valais pas une goutte de ton sang, et d’elle, et d’elle !

Paul Verlaine.
Les Mémoires d’un veuf.

L’ouvrage paraît en 1886, mais il est composé de textes dont la rédaction s’étale sur vingt ans, les premiers datants
de 1867.

> Verlaine et la tentation de la prose  – M. Michel Décaudin  -  Cahiers de l’Association internationale des études françaises  -   Année   1991   – Volume   43   – Numéro   43    pp. 271-279

13
jan
11

Epitaphe

tristan Corbière

Il se tua d’ardeur, ou mourut de paresse.
S’il vit, c’est par oubli ; voici ce qu’il se laisse :

— Son seul regret fut de n’être pas sa maîtresse. —

Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout,
Et fut un arlequin-ragoût,
Mélange adultère de tout.

Duje-ne-sais-quoi. — Mais ne sachant où ;
De l’or, — mais avec pas le sou ;
Des nerfs, — sans nerf. Vigueur sans force ;
De l’élan, — avec une entorse ;
De l’âme, — et pas de violon ;
De l’amour, — mais pire étalon.
— Trop de noms pour avoir un nom. —

Coureur d’idéal, — sans idée ;
Rime riche, — et jamais rimée ;
Sans avoir été, — revenu ;
Se retrouvant partout perdu.

Poète, en dépit de ses vers ;
Artiste sans art, — à l’envers,
Philosophe, — à tort à travers.

Un drôle sérieux, — pas drôle.
Acteur, il ne sut pas son rôle ;

Peintre : il jouait de la musette ;
Et musicien : de la palette.

Une tête ! — mais pas de tête ;
Trop fou pour savoir être bête ;
Prenant pour un trait le mot très.
— Ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare — et de pacotille ;
Très mâle … et quelquefois très fille ;
Capable de tout, — bon à rien ;
Gâchant bien le mal, mal le bien.
Prodigue comme était l’enfant
Du Testament, — sans testament.
Brave, et souvent, par peur du plat,
Mettant ses deux pieds dans le plat.

Coloriste enragé, — mais blême ;
Incompris… — surtout de lui-même ;
Il pleura, chanta juste faux ;
— Et fut un défaut sans défauts.

Ne futquelqu’un, ni quelque chose
Son naturel était la pose.

Pas poseur, — posant pour l’unique ;
Trop naïf, étant trop cynique ;
Ne croyant à rien, croyant tout.
— Son goût était dans le dégoût.

Trop crû, — parce qu’il fut trop cuit,
Ressemblant à rien moins qu’à lui,
Il s’amusa de son ennui,
Jusqu’à s’en réveiller la nuit.
Flâneur au large, — à la dérive,
Épave qui jamais n’arrive….

Trop Soi pour se pouvoir souffrir,
L’esprit à sec et la tête ivre,
Fini, mais ne sachant finir,
Il mourut en s’attendant vivre
Et vécut, s’attendant mourir.

Ci-gît, — cœur sans cœur, mal planté,
Trop réussi — comme raté.

> Lu par Michel Favory

> Autres poèmes du jour avec la “Comédie française”

“Le 1er mars 1875, dans la trentième année de son âge, s’éteignait à Morlaix un pauvre être  falot, rongé de phtisie, perclus de rhumatismes et si long et si maigre et si jaune que les marins bretons, ses amis, l’avaient baptisé an Ankou – la Mort-. Il portait à l’état-civil le nom prédestiné de Corbière : une « corbière », c’est, dans la langue maritime, le liseré de côtes sur lequel s’exerce la surveillance des douaniers et qui est hanté par la contrebande et la quête des épaves.” Charles Le Goffic

Son livre unique, “les Amours jaunes”, passa inaperçu à sa parution en 1873. C’est à Verlaine, qui tenait ce recueil comme un chef d’oeuvre, que Corbière doit d’être sorti de l’oubli après sa mort.

“Comme rimeur et comme prosodiste il n’a rien d’impeccable, c’est-à-dire d’assommant. Nul d’entre les Grands comme lui n’est impeccable, à commencer par Homère qui somnole quelquefois, pour aboutir à Gœthe le très humain, quoi qu’on dise, en passant par le plus qu’irrégulier Shakspeare. Les [ 4 ] impeccables, ce sont… tels et tels. Dubois, du bois et encore du bois. Corbière était en chair et en os tout bêtement.

Son vers vit, rit, pleure très peu, se moque bien, et blague encore mieux. Amer d’ailleurs et salé comme son cher Océan, nullement berceur ainsi qu’il arrive parfois à ce turbulent ami, mais roulant comme lui des rayons de soleil, de lune et d’étoiles dans la phosphorescence d’une houle et de vagues enragées !

Il devint Parisien un instant, mais sans le sale esprit mesquin : des hoquets, un vomissement, l’ironie féroce et pimpante, de la bile et de la fièvre s’exaspérant en génie et jusqu’à qu’elle gaîté ! ” (Paul Verlaine – Tristan Corbière – les Poètes maudits.)

13
jan
11

En suivant les obsèques

En suivant les obsèques

En suivant les obsèques

— Plus à compter avec la satisfaction du client, maintenant que la question du pourboire est réglée administrativement; pourquoi alors avoir des égards?

— Avec tous ces vieux qui suivent, ne faut pas compter sur plus de quatre kilomètres à l’heure, et encore pas dans la montée.

— Ces satanées fleurs!!! toutes les fois elles me fichent la migraine.

—Dois-je m’adresser à lui, ou débuter par parler de l’Académie? «C’est une tâche à la fois bien douce et bien douloureuse, que la docte compagnie m’a confiée…» ou bien… «C’est un ami bien cher auquel la docte assemblée m’a confié la douloureuse mission, etc.»

— Ça c’est les décorations du secrétaire de mossieu…

— Sincères! mais ça passera.

A travers Paris
Victor Eugène Géruzez

27
avr
10

Cris d’aveugle

Sur l’air bas-breton  Ann hini goz.

L’œil tué n’est pas mort
Un coin le fend encor
Encloué je suis sans cercueil
On m’a planté le clou dans l’œil
L’œil cloué n’est pas mort
Et le coin entre encor

Deus misericors
Deus misericors
Le marteau bat ma tête en bois
Le marteau qui ferra la croix
Deus misericors
Deus misericors

Les oiseaux croque-morts
Ont donc peur à mon corps
Mon Golgotha n’est pas fini
Lamma lamma sabacthani
Colombes de la Mort
Soiffez après mon corps

Rouge comme un sabord
La plaie est sur le bord
Comme la gencive bavant
D’une vieille qui rit sans dent
La plaie est sur le bord
Rouge comme un sabord

Je vois des cercles d’or
Le soleil blanc me mord
J’ai deux trous percés par un fer
Rougi dans la forge d’enfer
Je vois un cercle d’or
Le feu d’en haut me mord

Dans la moelle se tord
Une larme qui sort
Je vois dedans le paradis
Miserere, De profundis
Dans mon crâne se tord
Du soufre en pleur qui sort

Bienheureux le bon mort
Le mort sauvé qui dort
Heureux les martyrs, les élus
Avec la Vierge et son Jésus
Ô bienheureux le mort
Le mort jugé qui dort

Un Chevalier dehors
Repose sans remords
Dans le cimetière bénit
Dans sa sieste de granit
L’homme en pierre dehors
A deux yeux sans remords

Ho je vous sens encor
Landes jaunes d’Armor
Je sens mon rosaire à mes doigts
Et le Christ en os sur le bois
À toi je baye encor
Ô ciel défunt d’Armor

Pardon de prier fort
Seigneur si c’est le sort
Mes yeux, deux bénitiers ardents
Le diable a mis ses doigts dedans
Pardon de crier fort
Seigneur contre le sort

J’entends le vent du nord
Qui bugle comme un cor
C’est l’hallali des trépassés
J’aboie après mon tour assez
J’entends le vent du nord
J’entends le glas du cor

Menez Arrez.

Tristan Corbière — Les Amours jaunes – Armor

Ce  poème  suit  “La Rapsode foraine et le Pardon de Sainte-Anne.” L’air breton est  celui d’une complainte très connue ” Ann hini goz”  (la vielle femme) , chantée notamment par les mendiants,   et  où l’héroïne  est préférée à une  femme qui pour être jeune et belle n’a pas autant de qualités…

Le poème chanté

27
fév
09

Farandole des pauv’s ‘tits fan-fans morts

(Ronde parlée)

Farandole

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,
les p’tits flaupés, les p’tits foutus
à qui qu’on flanqu’ sur le tutu :

les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat,
les p’tits bibis, les p’tits bonshommes,
qu’a pas d’ bécots ni d’ suc’s de pomme,
mais qu’a l’ jus d’ triqu’ pour sirop d’ gomme
et qui pass’nt de beigne à tabac.

Les p’tits vannés, les p’tits vaneaux
qui flageol’nt su’ leurs tit’s échâsses
et d’ qui on jambonn’ dur les châsses :

les p’tits salauds, les p’tit’s vermines,
les p’tits sans-cœur, les p’tits sans-Dieu,
les chie-d’-partout, les pisse-au-pieu
qu’il faut ben que l’on esstermine.

Nous, on n’est pas des p’tits fifis,
des p’tits choyés, des p’tits bouffis
qui n’ font pipi qu’ dans d’ la dentelle,
dans d’ la soye ou dans du velours
et sur qui veill’nt deux sentinelles :
Maam’ la Mort et M’sieu l’Amour.

Nous, on nous truff’ tell’ment la peau
et not’ tit’ viande est si meurtrie
qu’alle en a les tons du grapeau,
les Trois Couleurs de not’ Patrie…

Qué veine y z’ont les z’Avortés !
Nous, quand on peut pus résister,
on va les retrouver sous terre
ousqu’on donne à bouffer aux vers.
Morts ou vivants c’est h’un mystère,
on est toujours asticotés !

Nous, pauv’s tits fan-fans d’assassins,
on s’ra jamais les fantassins
qui farfouillent dans les boïaux
ou les tiroirs des Maternelles
ousqu’y a des porichinelles !

Car, ainsi font, font, font
les petites baïonnettes
quand y a Grève ou Insurrection,
car ainsi font, font, font
deux p’tits trous…. et pis s’en vont.

Nous n’irons pas au Bois, non pus
aux bois d’ Justice… au bois tortu,
nous n’irons pas à la Roquette !

Et zon zon zon… pour rien au monde,
Et zon, zon, zon, pipi nous f’sons
et barytonnons d’ la mouquette
su’ la Misère et les Prisons.

Nous, pauv’s tits fan-fans, p’tits fantômes !
Nous irions ben en Paladis
si gn’en avait z’un pour les Mômes :

Eh ! là, yousqu’il est le royaume
des bonn’s Nounous à gros tétons
qui nous bis’ront et dorlott’ront ?

Car « P’tit Jésus » y n’en faut pus,
lui et son pat’lin transparent
ousqu’on r’trouv’rait nos bons parents,

(On am’rait mieux r’venir d’ son ciel
dans h’eun’ couveuse artificielle !)

Gn’y en a qui dis’nt que l’ Monde, un jour,
y s’ra comme un grand squar’ d’Amour,
et qu’ les Homm’s qui vivront dedans
s’ront d’ grands Fan-fans, des p’tits Fan-fans,
des gros, des beaux, des noirs, des blancs.

Chouatt’ ! Car sans ça les p’tits pleins-d’-giffes
pourraient ben la faire à la r’biffe ;
quoique après tout, on s’en-j’-m’en-fous
pisqu’on sait ben qu’un temps viendra
où qu’ Maam’ la Mort all’ mêm’ mourra
et qu’ pus personne y souffrira !

Mais en guettant c’te bonn’ nouvelle
sautez, dansez, nos p’tit’s cervelles ;
giclez, jutez, nos p’tits citrons.

Aign’ donc, cognez ! On s’ fout d’ la Vie
et d’ la Famill’ qui nous étrille,
et on s’en fout d’ la République
et des Électeurs alcooliques
qui sont nos dabs et nos darons.

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,
les p’tits flaupés, les p’tits fourbus,
les p’tits fou-fous, les p’tits fantômes,
qui z’ont soupé du méquier d’ môme

qui n’en r’vienn’nt pas… et r’viendront plus.

Jehan  Rictus — Le Cœur populaire

_-_-_-_

A propos de Jehan Rictus, selon Léon Bloy :
“ Après Verlaine, il y avait encore celui-là, Poète catholique sans le savoir et sans que personne l’ait jamais su, excepté moi, mais le dernier, sans aucun doute. Personne, maintenant, ne passera plus par cette porte”

“ Jehan Rictus est un de ces monstres de mélancolie et de pitié qui ne connaissent pas Dieu et qui crèvent de l’amour de Dieu. Voilà tout. L’espèce n’en est pas très-rare. ”

Léon Bloy, “ Le Dernier Poète Catholique ”, in Les Dernières Colonnes de l’Eglise. Extrait sur le site consacré  à  Jehan Rictus.

Biographie de  Gabriel Randon, dit Jehan  Rictus  ( 1867 – 1933)

06
jan
09

Les fœtus

Les fœtus, de Mac Nab (1856-1889)
in
Poèmes mobiles

Fetus with a Vision  un dessin de Dan Allison

"Fetus with a Vision" Dan Allison

Un dessin de Dan Allison, qui accompagne avec humour un texte qui  n’en manque pas.

On en voit de petits, de grands,
De semblables, de différents,
Au fond des bocaux transparents.

Les uns ont des figures douces ;
Venus au monde sans secousses,
Sur leur ventre ils joignent les pouces.

D’autres lèvent les yeux en l’air
Avec un regard assez fier
Pour des gens qui n’y voient pas clair !

D’autres enfin, fendus en tierce,
Semblent craindre qu’on ne renverse
L’océan d’alcool qui les berce.

Mais, que leur bouche ait un rictus,
Que leurs bras soient droits ou tordus,
Comme ils sont mignons, ces fœtus,

Quand leur frêle corps se balance
Dans une douce somnolence,
Avec un petit air régence !

On remarque aussi que leurs nez,
A l’intempérance adonnés,
Sont quelquefois enluminés :

Privés d’amour, privés de gloire,
Les fœtus sont comme Grégoire,
Et passent tout leur temps à boire.

Quand on porte un toast amical,
Chacun frappe sur son bocal,
Et ça fait un bruit musical !

En contemplant leur face inerte,
Un jour j’ai fait la découverte
Qu’ils avaient la bouche entrouverte :

Fœtus de gueux, fœtus de roi,
Tous sont soumis à cette loi
Et bâillent sans savoir pourquoi !…

Gentils fœtus, ah ! que vous êtes
Heureux d’avoir rangé vos têtes
Loin de nos humaines tempêtes !

Heureux, sans vice ni vertu ;
D’indifférence revêtu,
Votre cœur n’a jamais battu.

Et vous seuls, vous savez, peut-être,
Si c’est le suprême bien-être
Que d’être mort avant de naître !

Fœtus, au fond de vos bocaux,
Dans les cabinets médicaux,
Nagez toujours entre deux eaux,

Démontrant que tout corps solide
Plongé dans l’élément humide
Déplace son poids de liquide.

C’est ainsi que, tranquillement,
Sans changer de gouvernement,
Vous attendez le jugement !…

Et s’il faut, comme je suppose,
Une morale à cette glose,
Je vais ajouter une chose :

C’est qu’en dépit des prospectus
De tous nos savants, les fœtus
Ne sont pas des gens mal f…

_-_-_

Textes en ligne

Poèmes mobiles (1885) sur le site Gallica
Poèmes incongrus (1887) sur le site Gallica
Trois petits contes (Autour d’un fiacre, Old England, Victime d’un regard) sur le site Miscellanées

Un article à propos de l’édition complète des œuvres de Maurice Mac-Nab dans le Matricule des Anges.


20
nov
08

Les poilus poilus

André Fromont

Le poilu poilu - André Fromont

Le poilu poilu


Mobilisés par les Puissants
Déchiquetés par leur mitraille
Asphyxiés par leurs gaz
Massacrés Tranchés Médaillés
En lambeaux
Les poilus poilus

Mordus par les rats
Mangés par les poux
Digérés par leurs généraux
Sacrés Héros Sculptés
Les poilus poilus

Achevés par leurs artistes
Battus à plâtre couture
Le coup de grâce est coup de ciseau
Défigurés Sacrés Gueules cassées
Éteints comme leurs flambeaux
Les poilus poilus

Plâtre Poussière
Pluies Vents
Soleil Gel
Oiseaux tagueurs
Sacrés Gerbés Rongés
Une mousse poilue honore les orifices
Des poilus poilus


André Fromont “Les poilus poilus

( le poème récité est “Le Clairon “ de Déroulède)

_-_-_

  • La galerie de photos d’ André Fromont / Fernando Mort,  sur Flickr
20
nov
08

Une Charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s’élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!

Charles Baudelaire (1821 – 1867)

_-_-_

Une Charogne -  d’Olivier Berry “  vodpod

-_-_-

> Four english translations on  “fleursdumal.orga web site dedicated to the French poet

17
nov
08

Un poème, une sculpture, une photographie…3 époques.

“La jeune Tarentine”

Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !

_-_-_

Une photographie de Ross

Alexandre Schoenewerk, "La jeune Tarentine" (1871)- Musée d'Orsay

" La jeune Tarentine" - 1871 Musée d'Orsay

Un marbre d’Alexandre Schoenewerk, inspiré du poème

171 cm x 74 cm x 68 cm
De 1881 à 1984 l’ œuvre était déposée au Musée national du château de Compiègne

Le poème d’André Chénier
(1762  – 1794)

Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée,
Sous le cèdre enfermé sa robe d’hyménée
Et l’or dont au festin ses bras seront parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L’enveloppe : étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine !
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
S’élèvent au-dessus des demeures humides,
Le poussent au rivage, et dans ce monument
L’ont, au cap du Zéphyr, déposé mollement ;
Et de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :
” Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée,
Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée,
L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds,
Et le bandeau d’hymen n’orna point tes cheveux. “

Recueil : Poésies Antiques




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